
L’écho des souvenirs lui martelait les tympans. « À chacun sa musique », soupira-t-il. Celle qui l’habitait ressemblait davantage à une douleur lancinante qu’à la Symphonie pastorale. Il était revisité par le passé. Son journal mnémonique lui restituait ses premières années au service du clan. Il revoyait le jour lors duquel on lui présenta le consigliere des Grecco. Il s’agissait de maître Antonio Barolo dit Tonio et le jeune Amerigo devait suivre à la lettre ses instructions. Il n'eut pas eu besoin d'un dessin pour comprendre que le seul fait d’être le conseiller du padrino suffisait à imposer respect et obéissance. Il était hors de question de le contrarier et encore moins de remettre en cause – ne serait-ce que du bout des lèvres - des stratégies que le Notaire jugeait démodées et sans originalité.
Au premier regard, il était évident que le jeune Amerigo distançait d’une bonne longueur ce conseiller au cerveau ratatiné par l’âge et obnubilé par une extrême prudence. Les deux professionnels avaient peu de points en commun. Le premier était jeune et droit comme un chêne alors que Tonio avait la peau desséchée, les os décalcifiés et le dos courbé comme un vieux pied de vigne. Il se déplaçait à l’aide d’une canne à une vitesse exaspérante pour un jeune étalon comme Amerigo qui ne demandait qu’à courir à brides abattues. Pire, Me Barolo était de la vieille école et ne prenait aucun risque, tandis que Vespucci rêvait de graver son nom dans les livres d'histoire comme son lointain et controversé ancêtre qui avait laissé son prénom à l'Amérique. En prime, le consigliere était un Napolitain issu d’une famille noble alors que, lui, il tirait une grande fierté de ses origines siciliennes et de la classe ouvrière à laquelle appartenaient ses parents.
Tonio fût celui qui le surnomma le Notaire, pseudonyme qui lui colle à la peau encore aujourd’hui. Amerigo n’avait jamais apprécié ce sobriquet. Il le trouvait réducteur car il se considérait d’abord et avant tout comme un avocat spécialisé dans le droit commercial et financier qui, à l’occasion, revêtait la toge et plaidait. Il revendiquait d’être considéré comme tel.
Quoiqu’il en soit, le Notaire n’eut pas à prendre son mal en patience très longtemps avant de jouir de l’autonomie dont il rêvait. Le vieux Tonio rendit l’âme moins de deux ans plus tard. Durant cette période, il avait transféré l’essentiel de ses connaissances à l’apprenti trésorier de la mafia.
Americo Vespucci était prêt à voler de ses propres ailes. Depuis longtemps.
Le poste de consigliere fût alors confié au benjamin de la famille Barolo. Plus effacé et beaucoup moins expérimenté et ratoureux que son père, Claudio avait d’autres chats à fouetter et des mafiosi à défendre. Il ne sentait pas la nécessité de garder le Notaire à l’œil en marchant continuellement dans ses pas et en regardant constamment par-dessus son épaule. Amerigo javellisait des montagnes de fric et les affaires roulaient. Que demander d’autres ? Petit à petit, Claudio prit ses distances et laissa Amerigo manœuvrer à sa guise.
« J’ai vraiment agi comme un con », lança Amerigo en s'adressant à la mer. Il aurait tellement souhaité que ses eaux salines lui serinent à l’oreille que tout ça n'était qu'un mauvais rêve. Sa femme bien aimée – et si bien entretenue – ouvrirait la porte d’un instant à l’autre et il se réveillerait tout essoufflé et le corps en sueur. Il lui dirait : « Ouf! Je faisais un horrible cauchemar, chérie, assieds-toi que je te raconte… »
Malheureusement pour lui, Amerigo ne dormait pas.



