samedi 9 août 2008

Le consigliere


L’écho des souvenirs lui martelait les tympans. « À chacun sa musique », soupira-t-il. Celle qui l’habitait ressemblait davantage à une douleur lancinante qu’à la Symphonie pastorale. Il était revisité par le passé. Son journal mnémonique lui restituait ses premières années au service du clan. Il revoyait le jour lors duquel on lui présenta le consigliere des Grecco. Il s’agissait de maître Antonio Barolo dit Tonio et le jeune Amerigo devait suivre à la lettre ses instructions. Il n'eut pas eu besoin d'un dessin pour comprendre que le seul fait d’être le conseiller du padrino suffisait à imposer respect et obéissance. Il était hors de question de le contrarier et encore moins de remettre en cause – ne serait-ce que du bout des lèvres - des stratégies que le Notaire jugeait démodées et sans originalité.


Au premier regard, il était évident que le jeune Amerigo distançait d’une bonne longueur ce conseiller au cerveau ratatiné par l’âge et obnubilé par une extrême prudence. Les deux professionnels avaient peu de points en commun. Le premier était jeune et droit comme un chêne alors que Tonio avait la peau desséchée, les os décalcifiés et le dos courbé comme un vieux pied de vigne. Il se déplaçait à l’aide d’une canne à une vitesse exaspérante pour un jeune étalon comme Amerigo qui ne demandait qu’à courir à brides abattues. Pire, Me Barolo était de la vieille école et ne prenait aucun risque, tandis que Vespucci rêvait de graver son nom dans les livres d'histoire comme son lointain et controversé ancêtre qui avait laissé son prénom à l'Amérique. En prime, le consigliere était un Napolitain issu d’une famille noble alors que, lui, il tirait une grande fierté de ses origines siciliennes et de la classe ouvrière à laquelle appartenaient ses parents.


Tonio fût celui qui le surnomma le Notaire, pseudonyme qui lui colle à la peau encore aujourd’hui. Amerigo n’avait jamais apprécié ce sobriquet. Il le trouvait réducteur car il se considérait d’abord et avant tout comme un avocat spécialisé dans le droit commercial et financier qui, à l’occasion, revêtait la toge et plaidait. Il revendiquait d’être considéré comme tel.
Quoiqu’il en soit, le Notaire n’eut pas à prendre son mal en patience très longtemps avant de jouir de l’autonomie dont il rêvait. Le vieux Tonio rendit l’âme moins de deux ans plus tard. Durant cette période, il avait transféré l’essentiel de ses connaissances à l’apprenti trésorier de la mafia.


Americo Vespucci était prêt à voler de ses propres ailes. Depuis longtemps.

Le poste de consigliere fût alors confié au benjamin de la famille Barolo. Plus effacé et beaucoup moins expérimenté et ratoureux que son père, Claudio avait d’autres chats à fouetter et des mafiosi à défendre. Il ne sentait pas la nécessité de garder le Notaire à l’œil en marchant continuellement dans ses pas et en regardant constamment par-dessus son épaule. Amerigo javellisait des montagnes de fric et les affaires roulaient. Que demander d’autres ? Petit à petit, Claudio prit ses distances et laissa Amerigo manœuvrer à sa guise.

« J’ai vraiment agi comme un con », lança Amerigo en s'adressant à la mer. Il aurait tellement souhaité que ses eaux salines lui serinent à l’oreille que tout ça n'était qu'un mauvais rêve. Sa femme bien aimée – et si bien entretenue – ouvrirait la porte d’un instant à l’autre et il se réveillerait tout essoufflé et le corps en sueur. Il lui dirait : « Ouf! Je faisais un horrible cauchemar, chérie, assieds-toi que je te raconte… »

Malheureusement pour lui, Amerigo ne dormait pas.

Saint Thomas d'Aquin


Curieusement, alors qu’il aurait dû s’activer, Amerigo ne pouvait rien faire tellement il avait le cerveau anesthésié. Comme dans un vieux film, il se projetait de lointains souvenirs au lieu d'agir. Sur la pellicule poussiéreuse du passé défilaient les images du rituel qu’il dut accomplir lorsqu’il fut accueilli dans la Maison. C’est un beau jeune homme, le nez en l’air, sûr de lui et n’ayant peur de rien qui, ce jour-là, avait fait face avec beaucoup d’aplomb aux « hommes d’honneur ». À cette époque, le padrino Vito Grecco était déjà Capo di Tutti i Capi, le patron de tous les patrons. C’est lui qui officiait le rituel et imposait, par sa seule présence, tout le sérieux et le décorum allant de pair avec le caractère sacré de ce moment d’intronisation dans « l’honorable société ». À ses côtés se tenaient ses fils Michelangelo et Bernardo comme pour signifier l’importance qu’il accordait à la famiglia. Le clan Grecco était déjà puissant et son l’influence allait bourgeonner autant en Europe qu’en Amérique.

Amerigo avait à peine cligné de l’œil lorsque Vito lui avait transpercé l’index de la main droite et laissé le sang couler sur l’image de Saint-Thomas d’Aquin, patron des universités et des écoles. Faisant sans doute allusion au fait que la sainte Église catholique avait surnommé Thomas d’Aquin le « docteur angélique », le padrino avait regardé Amerigo dans les yeux et lui avait dit sarcastiquement : « Tu soigneras nos finances… ».
Ce fut la seule fois que ses fils se permirent de sourire durant le rite initiatique. Après quoi, Vito plaça l’image sainte souillée de sang dans la main du jeune Amerigo ; il craqua une allumette de bois et mit le feu à la reproduction du saint italien, comme l’exigeait la tradition. Sans broncher, Amerigo attendit que la douleur devienne insupportable avant de transférer lentement et délicatement l’image en feu d’une main à l’autre. Il fut alors invité à prononcé solennellement et d’une voix forte le serment l’obligeant à respecter jusque dans la tombe les principes de la mafia, à commencer par l’omerta.

Une fois l’image réduite en cendres, Vito et ses fils lui tendirent les bras pour l’accueillir dans leur « honorable société ». Après de chaleureuses embrassades, les hommes d'honneur sortirent la grappa pour souligner comme il se devait l’accomplissement du rituel. Répondant à l’invitation, Amerigo fit cul sec. Il faillit s'étouffer en avalant cette eau de vie qu'il n'appréciait pas du tout, lui qui avait pourtant résisté à la souffrance du sang et du feu.
Première chose qu’il sut, tout était terminé sans que personne ne crût bon lui expliquer à quoi il s’exposerait si jamais il violait son serment.
Trente années plus tard, Amerigo se rappelait qu’il n’avait pas jugé nécessaire – et encore moins pertinent – d’exiger des éclaircissements…
Il aurait peut-être mieux fallu y songer deux fois.

jeudi 7 août 2008

De Charybde en Scylla

Amerigo avait le regard tourné vers la mer et la bouche amère. Au garde-à-vous devant la fenêtre de la salle de séjour de sa résidence bourgeoise, il voyait ses pensées se noyer dans les brumes de la Méditerranée. Ce n’était d’ailleurs pas plus clair dans sa tête. Dans le reflet que la vitre retournait de lui-même, il ne se reconnaissait plus. Lui, qui était réputé avoir l’esprit aiguisé, le sens de la répartie et la capacité de rebondir, se sentait soudainement vide et insignifiant. À court de mots. Alors qu'il devait trouver les bons. Et surtout en manque d’idées ! Alors qu'il en avait désespérément besoin. S’il voulait éviter le pire...
Ce n’est pas parce qu’il n’avait pas les réponses que les questions s’évanouissaient dans les embruns soulevés par les vagues se brisant sur la cote. Elles étaient légions. La première interrogation consistait à déterminer quelle attitude adopter devant le clan Grecco. Devait-il faire comme si tout baignait dans l’huile, se taire et garder dans l’estomac ces pensées acides qui lui corrodaient la tuyauterie intestinale ? Il y avait aussi ce restant de « conscience » qui le rattrapait à chaque détour. Était-il tenu moralement de prévenir le padrino au plus sacrant et, par conséquent, être le détonateur d’une situation qui pouvait le laisser exsangue, tel un coquillage échoué sur la plage à marée basse ?

Amerigo essayait de se raconter des histoires auxquelles il ne pouvait plus croire. Il envisageait d’invraisemblables scénarios. Le procureur Sangiovese qui l’oubliait ou qui lui donnait un coup de baguette sur les dos en lui disant chrétiennement : Allez ! Et ne péchez plus…
Le réalisme finissait toujours par le rattraper. Tout ce dont il disposait, c’était un court répit ; quelques heures au mieux une ou deux journées. Maximum 48 heures pour effacer ses traces, colmater les brèches et, surtout, pour se protéger les fesses.

S’il ne prévenait pas le clan immédiatement et que la situation se bordélisait au point de provoquer un tsunami chez les mafiosi, il pourrait toujours évoquer qu’il avait jugé plus prudent d'obtenir des informations plus complètes avant de donner l'alerte générale. Qu’il n’avait reçu cet appel que le vendredi et… Mais, en y songeant bien, l’évidence sautait aux yeux du Notaire. Avec des clients comme Vito, Michelangelo et Bernardo Grecco, valait mieux ne pas chercher à jouer les fins finauds. À moins de vouloir tomber de Charybde en Scylla, il était préférable de faire ce qu'on était payé pour faire. Et se taire. Surtout se taire, même si vous faisiez très bien ce qu'on vous demandait d'exécuter.

Sinon c'est vous qui risquiez de l'être. Exécuté!

En se grattant la tête, Amerigo jonglait avec une autre hypothèse. Étant donné que le réseau des frères Grecco s'étendait dans toutes les directions, il était probable qu'un de leurs soldats ou de leurs suppôts était déjà informé - ou finirait inévitablement par l’être - que la Commission d'enquête avait commencé à cuisiner le trésorier de la Cosa Nostra: Me Amerigo Vespucci. Sans compter que les tentacules de la pieuvre sicilienne avaient peut-être déjà infiltré le personnel de la Commission et pissaient dans l’oreille du padrino les moindres faits pouvant menacer l'hégémonie des Grecco.

Juste à y penser le notaire, lui, c’est dans son froc qu’il pissait.

mercredi 6 août 2008

Dans un tunnel

À tout prendre, peut-être vaut-il mieux subir les tourments du temps que de penser à ce qui pourrait survenir, marmonnait Amerigo, en essayant de se convaincre lui-même. C’était plus fort que lui. Il avait beau tenter de se persuader que la situation n’était pas désespérée, une sonnette d’alarme ne cessait pas moins de lui assourdir les tympans.

La nuit de tous les dangers était-elle finalement arrivée?

Malgré les précautions prises au fil des ans pour éteindre tout soupçon, malgré la finesse de la combine qu’il avait montée de toutes pièces – et avec grande fierté –, malgré la prudence et la discrétion proverbiales qui le caractérisaient, il se retrouvait coincé à 55 ans dans un véritable cul-de-sac. Le notaire savait que le procureur ne lui n’avait pas juste posé un lapin. Il était dans le collimateur.

Sans vouloir admettre qu’il était cuit, Amerigo ne pouvait faire semblant d'ignorer le code d’honneur de la Cosa nostra ni croire que le padrino hésiterait à l’appliquer avec vigueur. D'autre part, il connaissait très bien les tactiques utilisées par les jeunes procureurs pour faire tomber une tête. Dévorés par l’ambition, ils ne rêvaient que de mousser leur carrière. Sa tête à lui ne pesait pas lourd dans la balance. Au mieux, elle suffirait à attacher le grelot pouvant mener au gros gibier... Il n’était qu’un plat de crudités. L’entrée que l’on offre avant de servir le plat principal.

Il ne savait pas encore quel sort le procureur Matteo Sangiovese lui réservait, ni la nature des informations détenues à son sujet. Par contre, il pouvait fort bien imaginer qu’avec les pouvoirs extraordinaires et les moyens d’exception dont disposait la commission d’enquête, il suffirait de détricoter le fil d’Ariane pour découvrir le pot aux roses. Plus il y songeait, plus il avait le pressentiment qu’il pourrait difficilement tirer son épingle du jeu.

Sa tête – la sienne, celle qui trouvait plus que convenable - serait sacrifiée sur l'autel de l'État.

À supposer que la commission veuille faire tomber le padrino dans ses filets, Amerigo pouvait constituer la première d'une longue série de marches pouvant conduire aux frères Grecco. Pour briser l’omerta, le procureur tentait peut-être de remonter la piste de l’argent plutôt que celle du sang.
Et l’argent, c’était lui. Lui seul.

Amerigo Vespucci connaissait tous les méandres et les écrans de fumée au bout desquels le produit du crime était javellisé avant de ressortir plus blanc que blanc. On ne parlait pas ici d'argent de poche, ni de sacoche. Chez les truands du crime organisé, le fric se compte en milliards. Rien de moins.

Amerigo se sentait malade, juste à y penser.

mardi 5 août 2008

Prologue

L’attente semblait mortelle pour Amerigo. D'ailleurs, elle le sera ! Et pas seulement au sens figuré. S’il avait su ce qui lui pendait au bout du nez, il aurait sans doute occupé différemment le temps qu’il lui restait à vivre. Pour le moment, il était dans l’expectative. Les secondes ne s’égrenaient plus. Comme si elles étaient engluées dans l'éternité de l'instant. Devant l'évidente mauvaise foi du temps, Amerigo Vespucci zieutait d'un œil menaçant les aiguilles de la magnifique horloge dont les tubes argentés avaient cessé de carillonner les changements d’heure. Croyait-il qu'en braquant ainsi son regard sur le pendule à coucou, le temps se remettrait à couler à un rythme qui lui ménagerait et le cœur et les nerfs ?

Le Notaire se rongeait les sangs. Il paraissait tourmenté par ce qui se tramait dans les coulisses de la commission d’enquête mandatée par le président de la République pour faire la lumière sur le blanchiment d’argent en Italie. Il avait suffi d’un appel de la part d’un obscur procureur romain voulant obtenir de l’information sur ses comptes bancaires en fidéicommis pour allumer un baril de poudre.

Un baril sur lequel il était assis…

« Même si le ton du procureur semblait amical et ses questions plutôt anodines, il n’y a pas de fumée sans feu », méditait le Notaire, surnom que peu de personnes connaissaient mais qui dénotait bien le rôle nécessairement effacé qu’il jouait auprès de la Cosa Nostra sicilienne. S'il était pisté ce n'était sûrement pas parce qu'il avait souvent rencontré le padrino et ses fils Michelangelo et Bernardo.

Avant qu’on lui confie d’importantes fonctions, il les avait rencontrés quelques fois alors qu’on avait fait appel à ses services pour leur en rendre quelques uns. Comme il s'acquittait avec succès et discrètement de ce qu'on exigeait de lui, on avait fini par considérer qu’il était loyal. On n’avait pas eu besoin d’expliquer ad vitam aeternam ce qu'on attendait de lui. Eux voulaient un homme de confiance exerçant une profession libérale ; lui voulait tout, tout, tout. Et tout de suite, comme tout jeune diplômé frais chié de l’université. Tout ce qui lui importait consistait à obtenir l’assurance qu’il n'aurait pas à jouer les gros bras, comme un vulgaire Picciotto, ni n’aurait de sang sur ses jolies mains.

Les Grecco lui avaient laissé 24 heures de réflexion, mais Amerigo était assez futé pour comprendre qu’il ne pouvait finasser. Une seule réponse était envisageable et il devait la servir sur le champ. Alors, il s’inclina avec respect devant le chef de la famille mafieuse, en disant : « C’est tout réfléchi, padrino, je serai honoré de servir votre honorable maison. »

Un mois plus tard, il sera initié.

Lorsque tu es déjà mouillé, même juste un peu, il ne sert plus à rien de vouloir jouer les matamores et décliner ce genre d’offre. Surtout qu’il l’avait voulu. Souhaité. Rêvé, même. Et si tu tiens à la vie, tu dis: oui merci ! Point à la ligne.

Trente-sept ans avaient filé depuis qu’il avait entrechoqué son verre de grappa avec ceux du clan Grecco pour sceller le traité qui faisait de lui leur trésorier. Encore aujourd’hui, le Notaire se souvenait, qu’en faisant cul sec, il avait failli s’étouffer. Il avait eu toutes les misères du monde à contenir les bruits de sa tuyauterie intestinale. L'eau de vie était comme de l'acide qui lui décapait le tube gastrique. Comme si le malaise n'était pas déjà assez grand, il fallait, en prime, que le capo et son lieutenant se payent sa gueule. Ils rigolaient à s'en péter les bretelles allant même jusqu'à lui offrir une nouvelle tournée. Amerigo ne se souvenait plus s’il avait accepté un second verre de grappa, mais il savait une chose avec certitude. Depuis ce temps, il avait orchestré un brillant montage financier qui avait permis de blanchir plus d’un milliard de dollars US.

C’est l’odeur de cet argent que le procureur de la république avait dans le nez. Et ça sentait fort. Mauvais aussi. Pour Amerigo.

----------------------------------------------------------------------------

samedi 2 août 2008

Il rapplique

Y'a-t-il quelque chose de plus suant qu'une quelqu'une qui se défile au dernier moment? Instantanément, mon claquement de dents remet son disque. Réaction déprimante à un message décevant.
Avant de perdre toute contenance et échapper des paroles plus ou moins convenantes, je pose mes doigts sur le clavier, et tape une réponse cinglante. Clac! Clac! Clac!

De: Voisin-en-blanc@hotmail.com
À: Voisine-en-noir@yahoo.com
OBJET: RÉCLAMATION!

Soit, je veux bien condescendre à accepter du bout des doigts tes excuses. Même si c'est du bidon! Dommage, j'avais remplacé l'eau par du Tabasco dans ton JellO. Sans malice. C'était juste pour te mettre du piquant, toi qui est si fade.

Elle décline

L’écran cathodique clignote. Un message, qui n'a sans doute rien de catholique, m’attend. Comme je ne suis pas patient, je me précipite pour l’ouvrir, tout en pressentant de quoi il s'agit...


De : voisine-en-noir@yahoo.com
À : voisin-en-blanc@hotmail.com
OBJET : à demain


Mon cher voisin,

Ta voisine décline. Et s’incline. Ce soir, exceptionnellement, elle ne pourra honorer ta table de sa présence brillante et inoubliable. Elle courbe l’échine et demande pardon. Pour pénitence, elle récitera un Ave César et un Pater Sansterre, et promettra de ne plus jamais recommencer. (Tut ! Tut ! Tut ! Un confesseur-voisin ne peut afficher une mine si déconfite et l’air de ne pas accorder une nanoseconde de confiance et de crédibilité à sa pécheresse).

Avec regrets, mais tout sourire

Ta voisine atomique