samedi 9 août 2008

Saint Thomas d'Aquin


Curieusement, alors qu’il aurait dû s’activer, Amerigo ne pouvait rien faire tellement il avait le cerveau anesthésié. Comme dans un vieux film, il se projetait de lointains souvenirs au lieu d'agir. Sur la pellicule poussiéreuse du passé défilaient les images du rituel qu’il dut accomplir lorsqu’il fut accueilli dans la Maison. C’est un beau jeune homme, le nez en l’air, sûr de lui et n’ayant peur de rien qui, ce jour-là, avait fait face avec beaucoup d’aplomb aux « hommes d’honneur ». À cette époque, le padrino Vito Grecco était déjà Capo di Tutti i Capi, le patron de tous les patrons. C’est lui qui officiait le rituel et imposait, par sa seule présence, tout le sérieux et le décorum allant de pair avec le caractère sacré de ce moment d’intronisation dans « l’honorable société ». À ses côtés se tenaient ses fils Michelangelo et Bernardo comme pour signifier l’importance qu’il accordait à la famiglia. Le clan Grecco était déjà puissant et son l’influence allait bourgeonner autant en Europe qu’en Amérique.

Amerigo avait à peine cligné de l’œil lorsque Vito lui avait transpercé l’index de la main droite et laissé le sang couler sur l’image de Saint-Thomas d’Aquin, patron des universités et des écoles. Faisant sans doute allusion au fait que la sainte Église catholique avait surnommé Thomas d’Aquin le « docteur angélique », le padrino avait regardé Amerigo dans les yeux et lui avait dit sarcastiquement : « Tu soigneras nos finances… ».
Ce fut la seule fois que ses fils se permirent de sourire durant le rite initiatique. Après quoi, Vito plaça l’image sainte souillée de sang dans la main du jeune Amerigo ; il craqua une allumette de bois et mit le feu à la reproduction du saint italien, comme l’exigeait la tradition. Sans broncher, Amerigo attendit que la douleur devienne insupportable avant de transférer lentement et délicatement l’image en feu d’une main à l’autre. Il fut alors invité à prononcé solennellement et d’une voix forte le serment l’obligeant à respecter jusque dans la tombe les principes de la mafia, à commencer par l’omerta.

Une fois l’image réduite en cendres, Vito et ses fils lui tendirent les bras pour l’accueillir dans leur « honorable société ». Après de chaleureuses embrassades, les hommes d'honneur sortirent la grappa pour souligner comme il se devait l’accomplissement du rituel. Répondant à l’invitation, Amerigo fit cul sec. Il faillit s'étouffer en avalant cette eau de vie qu'il n'appréciait pas du tout, lui qui avait pourtant résisté à la souffrance du sang et du feu.
Première chose qu’il sut, tout était terminé sans que personne ne crût bon lui expliquer à quoi il s’exposerait si jamais il violait son serment.
Trente années plus tard, Amerigo se rappelait qu’il n’avait pas jugé nécessaire – et encore moins pertinent – d’exiger des éclaircissements…
Il aurait peut-être mieux fallu y songer deux fois.

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