Amerigo avait le regard tourné vers la mer et la bouche amère. Au garde-à-vous devant la fenêtre de la salle de séjour de sa résidence bourgeoise, il voyait ses pensées se noyer dans les brumes de la Méditerranée. Ce n’était d’ailleurs pas plus clair dans sa tête. Dans le reflet que la vitre retournait de lui-même, il ne se reconnaissait plus. Lui, qui était réputé avoir l’esprit aiguisé, le sens de la répartie et la capacité de rebondir, se sentait soudainement vide et insignifiant. À court de mots. Alors qu'il devait trouver les bons. Et surtout en manque d’idées ! Alors qu'il en avait désespérément besoin. S’il voulait éviter le pire...Ce n’est pas parce qu’il n’avait pas les réponses que les questions s’évanouissaient dans les embruns soulevés par les vagues se brisant sur la cote. Elles étaient légions. La première interrogation consistait à déterminer quelle attitude adopter devant le clan Grecco. Devait-il faire comme si tout baignait dans l’huile, se taire et garder dans l’estomac ces pensées acides qui lui corrodaient la tuyauterie intestinale ? Il y avait aussi ce restant de « conscience » qui le rattrapait à chaque détour. Était-il tenu moralement de prévenir le padrino au plus sacrant et, par conséquent, être le détonateur d’une situation qui pouvait le laisser exsangue, tel un coquillage échoué sur la plage à marée basse ?
Amerigo essayait de se raconter des histoires auxquelles il ne pouvait plus croire. Il envisageait d’invraisemblables scénarios. Le procureur Sangiovese qui l’oubliait ou qui lui donnait un coup de baguette sur les dos en lui disant chrétiennement : Allez ! Et ne péchez plus…
Le réalisme finissait toujours par le rattraper. Tout ce dont il disposait, c’était un court répit ; quelques heures au mieux une ou deux journées. Maximum 48 heures pour effacer ses traces, colmater les brèches et, surtout, pour se protéger les fesses.
S’il ne prévenait pas le clan immédiatement et que la situation se bordélisait au point de provoquer un tsunami chez les mafiosi, il pourrait toujours évoquer qu’il avait jugé plus prudent d'obtenir des informations plus complètes avant de donner l'alerte générale. Qu’il n’avait reçu cet appel que le vendredi et… Mais, en y songeant bien, l’évidence sautait aux yeux du Notaire. Avec des clients comme Vito, Michelangelo et Bernardo Grecco, valait mieux ne pas chercher à jouer les fins finauds. À moins de vouloir tomber de Charybde en Scylla, il était préférable de faire ce qu'on était payé pour faire. Et se taire. Surtout se taire, même si vous faisiez très bien ce qu'on vous demandait d'exécuter.
Sinon c'est vous qui risquiez de l'être. Exécuté!
En se grattant la tête, Amerigo jonglait avec une autre hypothèse. Étant donné que le réseau des frères Grecco s'étendait dans toutes les directions, il était probable qu'un de leurs soldats ou de leurs suppôts était déjà informé - ou finirait inévitablement par l’être - que la Commission d'enquête avait commencé à cuisiner le trésorier de la Cosa Nostra: Me Amerigo Vespucci. Sans compter que les tentacules de la pieuvre sicilienne avaient peut-être déjà infiltré le personnel de la Commission et pissaient dans l’oreille du padrino les moindres faits pouvant menacer l'hégémonie des Grecco.
Juste à y penser le notaire, lui, c’est dans son froc qu’il pissait.
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