À tout prendre, peut-être vaut-il mieux subir les tourments du temps que de penser à ce qui pourrait survenir, marmonnait Amerigo, en essayant de se convaincre lui-même. C’était plus fort que lui. Il avait beau tenter de se persuader que la situation n’était pas désespérée, une sonnette d’alarme ne cessait pas moins de lui assourdir les tympans.La nuit de tous les dangers était-elle finalement arrivée?
Malgré les précautions prises au fil des ans pour éteindre tout soupçon, malgré la finesse de la combine qu’il avait montée de toutes pièces – et avec grande fierté –, malgré la prudence et la discrétion proverbiales qui le caractérisaient, il se retrouvait coincé à 55 ans dans un véritable cul-de-sac. Le notaire savait que le procureur ne lui n’avait pas juste posé un lapin. Il était dans le collimateur.
Sans vouloir admettre qu’il était cuit, Amerigo ne pouvait faire semblant d'ignorer le code d’honneur de la Cosa nostra ni croire que le padrino hésiterait à l’appliquer avec vigueur. D'autre part, il connaissait très bien les tactiques utilisées par les jeunes procureurs pour faire tomber une tête. Dévorés par l’ambition, ils ne rêvaient que de mousser leur carrière. Sa tête à lui ne pesait pas lourd dans la balance. Au mieux, elle suffirait à attacher le grelot pouvant mener au gros gibier... Il n’était qu’un plat de crudités. L’entrée que l’on offre avant de servir le plat principal.
Il ne savait pas encore quel sort le procureur Matteo Sangiovese lui réservait, ni la nature des informations détenues à son sujet. Par contre, il pouvait fort bien imaginer qu’avec les pouvoirs extraordinaires et les moyens d’exception dont disposait la commission d’enquête, il suffirait de détricoter le fil d’Ariane pour découvrir le pot aux roses. Plus il y songeait, plus il avait le pressentiment qu’il pourrait difficilement tirer son épingle du jeu.
Sa tête – la sienne, celle qui trouvait plus que convenable - serait sacrifiée sur l'autel de l'État.
À supposer que la commission veuille faire tomber le padrino dans ses filets, Amerigo pouvait constituer la première d'une longue série de marches pouvant conduire aux frères Grecco. Pour briser l’omerta, le procureur tentait peut-être de remonter la piste de l’argent plutôt que celle du sang.
Et l’argent, c’était lui. Lui seul.
Amerigo Vespucci connaissait tous les méandres et les écrans de fumée au bout desquels le produit du crime était javellisé avant de ressortir plus blanc que blanc. On ne parlait pas ici d'argent de poche, ni de sacoche. Chez les truands du crime organisé, le fric se compte en milliards. Rien de moins.
Amerigo se sentait malade, juste à y penser.
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