jeudi 14 août 2008

Bella Pellegrino

Les jambes alourdies par le scotch, Amerigo, tout penaud, se décida finalement d'aller retrouver sa femme. Ce n’est pas la faim qui lui poussait dans le dos ni lui donnait l’erre d'aller. Il avait ruminé tant de pensées négatives qu’il était lessivé. Ce remue-méninges ne lui avait pas creusé l'appétit, mais il ne pouvait décemment la faire attendre davantage ni se défiler sans attirer son attention. Les plats du souper devaient être figés; sûrement déjà servis et froids.

Froid comme l’air que lui réservera sans aucun doute Bella.


Il se déplace lentement vers la salle à manger. Il lambine. Retardant ainsi volontairement le moment inévitable où sa conjointe plongera ses yeux dans les siens. Il s’arrête devant un miroir pour tenter de se composer un visage sur lequel les marques de la lassitude maquilleraient celles de sa profonde inquiétude. L’image grimaçante que lui retourne la glace ne lui plaît décidément pas. Sachant que Bella lit son visage avec autant de facilité qu'elle se tape un livre, il pressent qu’il pourra difficilement la mystifier. Peu de tours de passe-passe peuvent venir à bout de sa perspicacité. « C’est une affaire de femme », a-t-elle l’habitude de répondre lorsque je l’accuse de violer l’intimité de mon cerveau.

En marchant vers la salle à manger, le film du présent s’enraye et cède sa place à la projection d'images du passé. Il revoyait Bella, comme il l’avait vu la première fois, alors qu’il avait été invité à la collation des grades par le recteur de l’Université de xxxxxxxxxxx. Au premier regard, Amerigo avait su qu’il s’agissait de la fille avec laquelle il désirait faire sa vie. Sa Bella à lui.
Habillée d’une toge noire et coiffée d’un mortier - ce drôle de chapeau plat, tout noir, avec son gland qui pend au bout d’un cordon -, la jeune fille rayonnait d’un bonheur qu’on pouvait palper et qui la rendait divinement belle. Amerigo succomba lorsqu’il entendit le recteur prononcer son nom, Bella Pellegrino. Il fut charmé en l'entendant bafouiller lorsqu’on l'invita à dire un mot après la remise du parchemin confirmant le succès de ses études à la maîtrise. Il étouffa un sanglot lorsqu’il la vit rougir comme une pivoine en regagnant sa place. Si les invités regardaient tous dans sa direction, Amerigo, lui, la mangeait littéralement des yeux. Bella avait repris son siège et Amerigo l’observa tant et aussi longtemps que leurs regards ne se croisèrent pas.


Dès que la cérémonie prit fin, il se faufila en sa direction, saluant à gauche et à droite des relations d’affaires ou d’anciens collègues universitaires. Amerigo s’approcha de la belle Bella, lui présenta ses meilleurs vœux et lui vola furtivement un baiser. Lorsque la belle Italienne voulut manifester sa surprise – elle ne démontrait aucune indignation - , il lui posa un doigt sur les lèvres, en lui expliquant que la tradition universitaire exigeait qu’on félicite ainsi les nouveaux diplômés. « Manquer à cette règle attire le malheur », jura-t-il la main sur le coeur.


De quinze ans son ainé, Vespucci en imposait. Il avait fière allure et beaucoup de prestance. Bella s’enflamma et tout s’enchaîna comme les pièces d’un casse-tête. Amerigo lui offrit d’abord le champagne. À la fin de la soirée, c’est son bras qu’il lui offrit pour la raccompagner. Bella ne refusa pas et se colla chaudement à ses côtés. Elle était pompette, s’amusait ferme et appréciait suffisamment sa compagnie pour lui permettre d’échanger un autre baiser devant la porte de la luxueuse demeure de ses parents. En la quittant, il avait les yeux brillants de mille feux ; avec en poche son numéro de téléphone et la promesse qu’elle ne refuserait pas une invitation à sortir. Il ne tarda pas à lui téléphoner. Dès le lendemain, en fait.


Les filets du dieu Éros les capturèrent tous les deux à la fois. Pris ensemble, et bien pris, les tourtereaux roucoulèrent tout l’été. Si la différence d’âge avec son prétendant n’était d’aucun intérêt pour Bella, ses parents, eux, ne voyaient pas nécessairement la question d’un œil indifférent… D’autant plus que la famille d’Amerigo ne faisait pas partie de la même classe sociale que les richissimes Pellegrino. Autant pour la séduire que pour la taquiner, il lui faisait des câlins en l’appelant sa Bella Acqua.


Immobile devant la porte de la salle à dîner, Amerigo se disait qu’il n’avait jamais rien dissimulé à sa femme depuis qu’il l’avait mariée 20 ans plus tôt. Presque rien, car il lui avait toujours caché son association avec le clan Grecco.


Il appréhendait une réaction intempestive. Plus tôt que tard.


1 commentaire:

Le sonomètre a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.