samedi 16 août 2008

Tu dînes, chéri?

« T’as oublié l’heure, chéri ? », lance-t-elle dès que je pose un pied dans cette vaste pièce où je suis attendu depuis trop longtemps à son goût. Sa voix bouillonne pour bien marquer son irritation devant l’attente que je lui aie fait subir. Elle me le fait doublement comprendre en regardant sa montre Dior dont la conception savamment étudiée fait miroiter les nombreux diamants qui justifient le prix astronomique réclamé par le bijoutier.
Impatiente et sans doute affamée compte tenu de l’heure, Bella est déjà en train de vider le plat principal. Au bout de la grande table, elle est installée confortablement, mais le gonflement des veines du cou me fait croire qu’elle est plutôt contrariée.

- T’as la tête des mauvais jours, ce soir. Quelque chose ne va pas, chéri ?

Cette deuxième intervention, alors que je n’ai pas dit mot, me fait sourire. À voir le cinéma qu’elle fait à la maison ou devant les amis, Bella aurait sûrement été une grande actrice au théâtre. Le timbre de sa voix avait un large registre et elle savait l’utiliser avec puissance. Et j’aimais bien ses performances, notamment celle qu’elle venait de me servir en griffant et minaudant dans une seule et même tirade.

Je prends le temps d’examiner l’entrée d'asperge qui végète devant moi depuis trop longtemps. Il m’est facile de constater, en observant sa consistance, que la vinaigrette ne m’a pas attendu...
- Pourrais-tu sonner Rosita ? Je ne prendrai pas d’entrée ce soir, ajoutais-je, avant de goûter ce vin qui est déjà servi. J’étire le cou pour voir l’étiquette. Il s’agit bien d’une réserve spéciale - mes papilles et mon nez me trompent rarement -, mais la bouteille est trop éloignée pour que je puisse apercevoir le millésime. Ma cave renferme encore quelques excellents crus que je tiens à conserver pour les grandes occasions. Et comme la soirée est mal barrée…

Bella vient à peine d’agiter la clochette et la gouvernante apparaît comme par enchantement.

- Mon mari ne veut pas faire honneur à votre entrée, Rosita. Pour ma part, je l’ai trouvée délicieuse.
- Bien Madame. J’apporte à Monsieur le plat de résistance. Est-ce que Madame aimerait autre chose?
- Rien, pour le moment. Merci.

Avant de repartir vers la cuisine, Rosita fait le service du vin. Elle en offre d’abord à Madame, puis se dirige vers Monsieur et lui en verse la demie d’une coupe, comme le veut l’étiquette. Amerigo agite le verre, y plonge le nez, respire les subtils parfums du vin et soupire de satisfaction.

- Un repas sans vin c’est…, c’est comme…
- C’est... c'est fou comme tu es de bonne compagnie ce soir. Tu as la face des jours d’enterrement, laisse tomber Bella, qui n’est pas d’humeur à l’entendre discourir sur les vertus du pinard.
- Il y a des jours comme ça. Une mauvaise journée à évacuer, ce n’est rien. Et toi ?, demande-t-il, dans le but de détourner l’attention.

Bella faisait partie de ces gens que le silence ne rend pas tout à fait à l’aise. Elle ne demandait pas mieux que de bavarder. Satisfait de la voir tomber dans le panneau, Amerigo la laisse vider son sac. Il se contente de l’encourager par de brèves onomatopées, tout en picorant dans l’assiette encore fumante que la gouvernante lui a apportée. Rosita n’avait pas oublié de resservir le vin. Elle surprit Monsieur à lui cligner de l’œil pendant que Madame regardait ailleurs. Monsieur lui signifiait ainsi qu’il voulait qu’elle laisse discrètement le vin à proximité ; il souhaitait picoler plutôt que s’empiffrer.
Bella, elle, babillait toujours. Elle en était à décrire en long et en large la jolie robe signée Versace qu’elle avait achetée cet après-midi dans une boutique en vogue. (DÉCRIRE UNE ROBE)

- Tu n’en avais pas déjà acheté une hier ?, interroge Amerigo alors qu’il connaît déjà la réponse.
- Mais non. Ce que tu peux être de mauvaise foi ! Hier, c’était seulement un tailleur, répond-elle sans coup férir.

Il la laisse poursuivre le récit de sa journée. Elle passe en revue les gens qu’elle a rencontrés, les grandes boutiques qu’elle a écumées, le nouveau modèle d’une voiture qu’elle a apprécié, etc. Bella est une verbomotrice qui laisse à peine la chance à son interlocuteur de placer un mot ou deux. Pour réussir à l’arrêter, il faut «dégainer», entre deux phrases, pendant qu’elle respire… Et encore. Mais ce soir, il est heureux que Bella monopolise l’attention. En réfléchissant au train de vie de son épouse, il se disait que lui aussi avait pris goût à tout ce que permet la prospérité : les grands vins, les vêtements griffés, les bons restos, les voitures de luxe et toute la poudre aux yeux qu’on pouvait jeter aux amis et aux connaissances pour faire de l’esbrouffe.

Tout ceci ne fait qu’accentuer son désarroi. Comment les choses peuvent-elles lui échapper, lui qui est habituellement en contrôle de la situation et au-dessus de la mêlée ? Il n’ose imaginer la réaction émotive de sa femme lorsqu’elle sera informée de ses accointances avec un clan mafieux. S’il est un secret bien gardé, c’est bien celui-là. Les éclaboussures jailliraient sur son beau-père, qui s’enorgueillit de faire partie du cercle des hommes d’affaires influents en Italie et se vante d’avoir ses entrées jusqu’au bureau du président de la République. Les Pelligrino ont toujours maintenu une certaine distance avec les Vespucci, en raison de leurs origines. « Y compris avec moi, leur propre gendre », se dit Amerigo, tandis que Bella évoque une nouvelle « cause » qu’elle entend épouser et défendre avec opiniâtreté.

- Tu as entendu parler du promoteur Gagliano et de son projet de port méthanier?
- Je le connais assez bien ; c’est un de mes clients. Et j’ai élaboré le montage financier de ce projet dont tu parles comme s'il s'agissait d'une calamité.
- Tu fréquentes vraiment n’importe qui ! s’exclame Bella, avec un rien de dédain dans le ton.
- Je ne fréquente pas ce type, s’emporte-t-il. C’est un client, comme un autre. Et je n’ai pas l’habitude de me prononcer sur d’autres aspects que ceux d’ordre financier. Il me paie pour les conseils et l’aide que je lui procure afin d’obtenir les capitaux nécessaires à la réalisation de son projet.
- Alors, tu endosses n’importe quoi !

Amerigo encaisse le coup… même si celui-ci est un peu sous la ceinture. Il écoute sa femme débiter une longue liste de malédictions à laquelle s’expose la Sicile advenant la réalisation de ce projet industriel. En lui-même, il se dit qu’il valait mieux que Bella n’apprenne pas ce soir ce qui le lie au clan Grecco. Son petit secret promettait de faire un trop gros effet.

Et de créer bien des remous !

Devant l’entêtement de Bella qui était vraiment entichée d’Amerigo, ses beaux-parents n’avaient eu d’autres choix que de lui concéder, à regret et par défaut, la main de leur fille. S’il n’avait tenu qu’à eux, ils auraient jeté leur dévolu sur un jeune dandy issu de leur monde. Ils ne voyaient pas pourquoi leur fille s’était amourachée de ce bellâtre, ce Sicilien trop âgé, et, surtout, pas du même échelon social que leur Bella. D’ailleurs, les Pelligrino masquaient difficilement leur désapprobation. Parfois, Amerigo se demandait même s’ils désiraient vraiment cacher leurs sentiments à son endroit ou si, par méchanceté, ils se plaisaient à gratter la plaie pour empêcher toute cicatrisation.
Si leur fille n’avait pas menacé de les rayer de son existence, les Pelligrino n’auraient pas assisté à son mariage.

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