Si la Sicile sommeillait, Rome, elle, s’activait. Au centre de crise de la commission d’enquête où ni la clarté du jour ni celle des nuits de pleine lune n’étaient autorisées à pénétrer, des fluorescents crachaient une lumière blafarde. Ces pâles rayons mettaient surtout en relief les volutes de fumée du tabac. Rien qu'à voir les cendriers débordants de mégots mal éteints dont l’odeur nauséabonde parfumait l’air du bunker, il paraissait évident que le personnel autorisé fumait les cigarettes à la chaîne. Tous, sans exception, passaient de longues heures au travail. D'ailleurs, il était tard en ce vendredi soir, pourtant une poignée d’irréductibles aux yeux rougis s’attardait devant un restant de café froid.La tête pleine, mais l’estomac vide, le procureur Matteo Sangiovese exultait. Pour la première fois de sa vie, il jouait dans la cour des grands. En faisant partie de cette petite cellule, il était informé de tout et prenait part aux décisions orientant les travaux de la commission. Membre à part entière de ceux qui savaient, il se sentait parfois invincible au point de vouloir en découdre avec des collègues beaucoup plus expérimentés.
La journée de ces collègues n’avait pas permis à l’enquête d’avancer d’un iota. Pour sa part, Matteo croyait tenir quelque chose. Sans prétendre avoir déterré des preuves - encore moins en béton -, il était suffisamment sûr d’avoir sous le nez un filon prometteur pour piaffer d’impatience. Sans le crier sur les toits, il remontait la piste d’un suspect. Son suspect.
À 22 heures pile, le ministre de la Justice, Romeo Alfa, fit son entrée, accompagné de son chef de cabinet. D’un signe de la main, il exhorta son commando d’élite à se rasseoir; les membres s’étant instinctivement tous levés à son arrivée. Chaque soir, le ministre tenait à faire le point au cours d’un débriefing quotidien. En même temps qu’il prenait la température du groupe, il s’assurait d’être informé au fur et à mesure des progrès enregistrés.
- Alors, messieurs et madame, quoi de neuf ? Vous leur chauffez les fesses, au moins, à ces culs-terreux?
- Nous avons épluché, encore une fois, tout le dossier Grecco, monsieur le ministre. Page par page. Nous voulions avoir la certitude de ne pas être passés à côté d’un détail important qui pourrait relancer l’enquête, admit la seule femme du groupe, Stellamaria d'Abruzzo, responsable de la recherche et la vérification des faits.
- En fait, je comprends de ce que vous ne dites pas que nous avons trouvé que dalle…, laisse tomber le ministre. Bon. Et vous, Lusconi, vos enquêteurs piétinent aussi?
- Euh ! Euh !, grogna Alberto en s’éclaircissant la voix. L’écoute électronique n’a rien donné, monsieur. Je dois admettre que nous n’avons pas trouvé le bout de l’ombre de la queue d’un nouvel indice. Il est évident que les Grecco savent que leurs conversations téléphoniques sont tout, sauf privées. Rien ne transpire de ce côté.
- Je décode qu’on fait du surplace là aussi…, conclut Romeo Alfa.
Se disant qu’il n’avait somme toute rien à perdre et beaucoup à gagner, Sangiovese ne prit même pas le temps de réfléchir avant de se manifester en agitant timidement une main qu’il ne levait pas trop haut, mais suffisamment pour attirer l’attention du ministre.
- Vous êtes sûr de vouloir en rajouter, ironisa Alfa en reconnaissant le benjamin de l’équipe.
- C'est-à-dire, bafouilla Matteo… Je me demande si…
- Bon sang, arrêtez de vous demander et dites-nous ce que vous croyez savoir, cracha le ministre tout en jetant un coup d’œil à sa montre.
Cette réplique ministérielle, un peu sèche et gratuite aux yeux du pauvre Matteo, fit sourire ses collègues dont les curriculums pesaient lourd en matière d’investigations dans le monde interlope. Elle mit surtout un peu plus de pression sur Sangiovese, qui se demandait pourquoi il n’avait pas opté pour un profil bas plutôt que se mettre à l’avant-scène. Pour éviter de perdre la face, le jeune procureur chuchota les premiers mots qui lui vinrent à l’esprit:
- Peut-être ne respectons pas suffisamment l’intelligence de ceux que nous voulons épingler... Ce qui fit franchement bidonner tout le monde.
- Que voulez vous dire, le brusqua le chef de cabinet qui n’avait pipé mot depuis son entrée.
- Euh ! Que les Grecco sont assez futés pour ne pas se compromettre comme de vulgaires criminels. S’ils ont réussi jusqu’à maintenant à échapper à la justice, prêtons-leur un minimum de jugeote.
- Bien, jeune homme. Mais que proposez-vous concrètement ?, se pressa d’ajouter le ministre pour reprendre le contrôle du débriefing.
- Eh bien… Euh ! Euh ! Jusqu’à maintenant, les enquêtes sur la mafia se concentraient sur la testostérone, les gros bras, l’intimidation, etc. La police fiche les membres d'un clan et brosse l'organigramme de l'organisation. Après quoi, les filatures, l'écoute électronique et les techniques d'enquête habituelles font la besogne en fournissant des éléments de preuve. Or, avec les Grecco, aucun procureur n'a réussi à obtenir un élément permettant de bâtir une preuve solide, ni même à dégoter un seul témoin à charge. Pas moyen de trouver le maillon faible. Cette étanchéité va au-delà des indéfectibles liens du sang que cette organisation noue avec ses soldats. Il y a autre chose. Je suggère d'élargir le filet. Relâchons d'une coche la surveillance auprès de ceux qui gravitent autour des Grecco. Nous les connaissons trop bien et nous ne pouvons rien contre eux au point qu’ils n’hésitent pas à nous narguer. Nous devrions braquer les projecteurs sur ceux qui restent dans l'ombre. Il y a sûrement des gens au-dessus de tout soupçon qui sont mouillés jusqu’aux coudes dans les activités criminelles. C'est sur eux qu’il nous faut mettre de la pression.
La dernière déduction de Matteo était d'une évidence telle que tout le groupe s'esclaffa encore une fois, y compris Alfa et son chef de cabinet. Beau joueur, Matteo se joignit au groupe, mais son rire était d’un jaune plutôt triste.
- Tiens donc. Notre jeunot propose ... d'aller à la pêche, ricana le ministre. Alors, dressez-moi la liste de vos gros poissons. On s'en reparlera demain.
Romeo Alfa tournait déjà les talons et quittait la salle enfumée, suivi des membres du commando de choc, à l’exception de Sangiovese. Ce dernier regarda ses collègues déserter le centre de crise, sachant déjà que lui il resterait là. Matteo se promettait de passer la nuit - et toutes les autres s'il le fallait - à tendre ses filets. Il lui fallait ferrer de gros noms.
Et vite. Il ne tenait pas à perdre à nouveau la face devant ses pairs.
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