mercredi 13 août 2008

Glenfiddich

Bien qu’un important surplus de poids lui arrondissait les hanches et gonflait sa voluptueuse poitrine, la gouvernante se déplaçait avec une surprenante légèreté. Chaussée de souliers à semelle caoutchoutée, Rosita parcourait silencieusement les corridors de la résidence Vespucci, sachant que la maîtresse de maison ne tolérait pas les pieds lourds et les va-et-vient bruyants.
Au service des Vespucci depuis plusieurs années, Rosita veillait à l’ordinaire de la maison, en plus de garder les enfants. Avec elle, la bonne marche des choses était entre des mains efficaces. On l’appréciait aussi pour ses talents culinaires et la discrétion dont elle faisait preuve en se faisant si petite, elle qui était plutôt grassouillette, que la famille finissait par ne plus sentir sa présence. Contrairement à bien de ses semblables, Rosita n’était pas le genre de domestique à détester son employeur. Sans dire qu’elle affectionnait particulièrement Madame, qui lui lançait parfois des piques aussi blessantes qu’injustifiées, Rosita éprouvait une tendre et sincère affection pour la famille Vespucci.

Pour le moment, elle se dirigeait d’un pas alerte vers la salle de séjour pour informer Monsieur que Madame souhaitait dîner en tête à tête ce soir. La gouvernante avait mitonné un bon repas qui ne demandait qu’à être servi. Ne manquait que Monsieur.

Perdu dans ses pensées, Amerigo ne put retenir un sursaut lorsqu’elle frappa à la porte avant d’ouvrir.

- Bonsoir, Monsieur. Excusez-moi de vous déranger.
- Ce n’est rien, Rosita.
- Le dîner sera servi dans une dizaine de minutes. Madame est au salon et prend l’apéritif, si vous voulez la rejoindre…
- Dites à madame que je termine mon verre et que je la rejoindrai à la salle à manger lorsque je serai prêt.
- Bien monsieur. Je lui ferai le message. Monsieur n’a besoin de rien ?

Amerigo répondit en lui signifiant d’un signe de tête qu’elle pouvait se retirer. La gouvernante quitta la pièce en se disant que quelque chose ne tournait pas rond. Monsieur n’avait pas l’entrain et la bonhommie qui le caractérisait. Dès qu’elle eut fermé la porte, le Notaire se dirigea vers le bar avec son verre à scotch à la main ; il vida d’une traite le verre à demi vide avant d’y déposer deux glaçons et d’y verser une autre bonne rasade de Glenfiddich. « Une autre dose ne me fera pas de tort », marmonne Amerigo dont le regard se concentre sur la couleur ambrée de son whisky écossais préféré.

L’alcool ne fit qu’embrouiller un peu plus ses pensées. Ses idées s’engluaient dans les vapeurs éthyliques au point qu’il ne savait plus quelle attitude adoptée. À l’heure où il devait rejoindre sa femme, que devait-il lui confier ? Par où commencer ? Pouvait-il attendre à la dernière minute ou serait-il préférable de s’exécuter au plus coupant même si rien n’était encore joué ? Il se sentait incapable de décider quoi que ce soit comme si les embruns salés de la mer lui noyaient le cerveau. Du moins, ce qu’il en restait. Ses neurones étaient pour le moins anesthésiés par le Glenfiddich.

Il se versa un autre verre pour se donner un peu de courage.

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