dimanche 17 août 2008

De mal en pis

Entre l’incertitude du moment présent et la plénitude de l’éternité, Amerigo est écartelé. Il ne s’est jamais senti aussi insignifiant et inutile. Ce tiraillement se nourrit à même le vide intérieur dans lequel il se noie. Il est claquemuré dans quelque chose qu’il ne connaissait pas : le désespoir.

- Tu devrais intervenir ? », croit-il entendre alors qu’il n’est visiblement pas dans la même pièce que Bella, tout en y étant physiquement.
- Excuse-moi, j’ai la tête ailleurs.
- Et elle est sur quel nuage, cette tête ? demande Bella qui, sans attendre sa réaction, le relance sur le projet de port méthanier et les risques de catastrophe qu’il draine dans son sillage.

Le notaire a de moins en moins l’allure d’un notaire. Le port d’un costume trois-pièces fait sur mesure par un grand couturier sicilien ne donne pas le change. Échevelé, l’œil rougi par l’alcool, la cravate dénouée, la ceinture du pantalon défaite et la panse relâchée, sa dégaine est lamentable. Il n’ose s’avouer qu’il est en train de jongler avec des idées noires. Noire comme une veuve inconsolable car il est noir de deuil aussi. Sachant qu’il ne peut se confier à personne - même pas à un chien - , il se dit qu’une dépouille se desséchant six pieds sous terre ne devait pas se sentir plus seul. Terriblement seul.

Le passé le rejoint aussi vite que Bella reprend son monologue. Il revoit sa jeune fiancée qui tient tête à ses parents, bien décidée à le marier avec ou sans leur consentement. Devant l’entêtement de Bella, ses parents n’ont eu d’autres choix que lui concéder, à regret et par défaut, la main de leur fille. Ils ne voyaient en lui qu’un beau parleur, trop âgé, et, surtout, pas du même échelon social ; un coureur de dot qui avait ensorcelé leur jeune princesse. Americo n’était pas et n’avait jamais été leur choix. Si les Pelligrini avaient sélectionné eux-mêmes un prétendant pour leur fille, ils auraient opté pour un jeune fils d’une des familles en vue. Leur choix eut été très différent. D’ailleurs, les Pelligrini dissimulaient mal leur ressentiment envers lui. Il se demandait parfois s’ils désiraient vraiment cacher leurs sentiments à son endroit ou si, par méchanceté, ils se plaisaient à gratter la plaie pour qu’elle ne cicatrise jamais. Si leur fille n’avait pas menacé de les rayer de son existence, ce mariage n’aurait jamais eu lieu.

À l’autre bout de la table, Bella écluse un dernier gorgeon de vin, en se rendant compte que son époux est aussi vide que sa coupe. Elle s’approche de lui, et de la bouteille de Barolo, et s’installe.
L’éclairage tamisé de la salle à dîner et la distance qui la séparait de son mari dissimulaient les deux profondes rides qui lui ravinent le front et lui plissent le coin des lèvres. Assise à ses côtés, Bella découvre que quelque chose ne va pas. Avec attendrissement, elle lui prend la main.

- Mais que t’arrive-t-il, pour l’amour du ciel ? Tu fais une tête comme si tu avais entendu les trompettes de Jéricho !!!

Amerigo ne réagit pas. Du moins, l’écorce extérieure de son être ne frémit point car son cœur, lui, est aussi serré que le nœud d’un arbre. Il est saucissonné par ses petites intrigues. Il regarde Bella comme on regarde un tableau d’un grand peintre. Il ne l’a jamais vu aussi belle avec son petit air faussement inquiet qui ne voit venir, ni n’appréhende le pire.
Elle impose le silence, voulant ainsi pousser Amerigo dans ses derniers retranchements. Bella ne savait pas encore que le sablier de la vie était déjà retourné et que son mécanisme machiavélique avait entamé sa course contre la montre.

Devant l’absence de réaction de son mari, elle remplit son verre et vide le restant de la bouteille dans le sien.

- À notre santé, ma chérie ! réussit-il à balbutier avec des sanglots longs qui rendent sa voix lamentable, pour ne pas dire méconnaissable.
- C’est plutôt la tienne qui m’inquiète. Vas-tu finir par me dire ce qui ne va pas ? lâche Bella d’un ton aigre-doux, tout en collant ses genoux sur les siens et lui tenant la main longtemps.

L’émotion à fleur de peau, Amerigo sent une digue se libérer au plus profond de lui. Par amour propre plus que par réflexe, il se cache la tête entre les mains, laissant sa femme encore plus désemparée. Elle lui susurre des mots doux à l’oreille, se colle contre lui, l’encourage en enfilant l’un derrière l’autre les clichés les plus éculés, comme si des paroles suffisaient à lever l’hypothèque qui attisait le mal dont son mari était atteint.

- C’est un mauvais jour, chéri. Tu es à bout. Tu travailles trop. Il y a longtemps que je te dis de te reposer. Ça ira mieux demain, tu verras. Il y a des jours comme ça. Que dirais-tu si nous prenions des vacances. On pourrait partir tous les deux. Préférerais-tu que des amis nous accompagnent. Mais parle, l’encourage-t-elle.

Sans crier gare, les vannes se lâchent. Les glandes lacrymales ne peuvent retenir plus longtemps les chagrins accumulés, les remords dont il est la proie et le seul responsable et la peur de perdre tout ce qu’il a et n’avait jamais cru obtenir avant de rencontrer Bella. Et avant de tomber entre les mains du clan Grecco.

En songeant à l’humiliation qu’il ferait subir à la famille Pellegrini, et au premier chef à son épouse adorée, Amerigo s’effondra lamentablement.


- Il aurait peut-être mieux fallu que tu ne m’épouses pas, bredouilla-t-il avant de pleurnicher comme un enfant.

1 commentaire:

40something a dit…

Hé! Super encore une fois!

Un grand couturier sicilien? Je ne crois pas qu'il y ait de grands couturier en Sicile... Rome, Florence, Milan serait mieux.
:)