Engourdie par une longue journée au centre de crise, Stellamaria d’Abruzzo n'avait pas réagi lorsque la RAI, la Radio Audizioni Italiara, annonça la veille au soir un fait divers parmi tant d’autres. Et Dieu sait qu’il y en avait beaucoup de rubriques chiens écrasés dans les médias. Beaucoup trop, selon elle. Pourtant, c’était sa responsabilité d’être à l’écoute de toute information susceptible de faire avancer les travaux de la commission d’enquête. Elle en avait échappé une. De taille. Comme si elle avait besoin de pression additionnelle, elle qui en subissait déjà suffisamment en étant la seule femme du groupe d’investigation. Parfois, elle n’en revenait pas combien les Italiens pouvaient être machos et phallocentriques. Elle avait l’impression, en les voyant agir et en subissant les petites piques misogynes et sexistes, que tout leur pouvoir résidait essentiellement dans cette petite excroissance qui leur pendouillait entre les cuisses. « Rien dans la tronche ; tout dans le bas-ventre », avait-elle coutume de murmurer. Il n’en demeurait pas moins qu’un indice de taille était passé à travers les fines mailles de son filet...Ce n’est que tard le lendemain, lorsqu’un pli adressé au procureur Matteo Sangiovese fut réceptionné au centre de crise à Rome, qu’elle fit le lien entre cette lettre signée par Amerigo Vespucci et la manchette de la veille à la radio. En arrivant, Stellamaria avait négligemment jeté un œil sur les grands titres des principaux journaux, tels La Stampa, La Repubblica et Il Messaggero en sirotant un café noir et fort. Depuis que ce pli avait été décacheté, tout le monde était sur les dents. Anxieuse à l’idée d’avoir manqué quelque chose, elle s’était précipitée sur les journaux régionaux afin de les éplucher, sachant que Il Giornale di Sicilia ou encore La Sicilia devait sûrement rapporter l’incident.
De son côté, Matteo décida, sans en parler avec ses confrères, qu’il était celui devant prévenir le gouvernement de cet important développement. Il tenta de communiquer avec le ministre de la Justice lui-même, mais Romeo Alpha ne pouvant être dérangé sous aucun prétexte, on lui passa, à sa très grande déception, le chef de cabinet dont personne n’appréciait ni la personnalité retorse ni la mine hautaine.
En raccrochant le téléphone, Matteo se sentait comme si on lui avait usurpé un privilège ; celui de mettre lui-même la corde au cou à un témoin important. Dans ses nuits insomniaques, il faisait l’objet de commentaires dithyrambiques et était louangé par les éditorialistes et les chroniqueurs vedettes. Ses rêves les plus fous lui attribuaient le rôle principal dans une opération conduisant à convaincre un acteur du clan Grecco à devenir un pentito.
Il savait bien qu’un mafioso brisant l’omertà était un phénomène rarissime. Pour se protéger, la mafia préconisait la solution finale. Elle n’hésitait pas à liquider les trouillards et tous ceux en qui le noyau dur du clan n’avait plus entière confiance. C’est ce qui avait permis aux Grecco, jusqu’à maintenant, de prospérer géométriquement, alors que d’autres clans avaient été démantelés, leurs dirigeants écroués et leurs comptes en banque vidés.
Avec la piste Vespucci, Matteo réussirait peut-être là où plusieurs autres s’étaient cassé les dents… et la carrière ! Il aurait tant voulu maîtriser le jeu. Et voilà qu’une simple lettre – mais combien importante pour la suite des choses – dans laquelle le trésorier de la mafia avouait lui ses exactions, venait lui couper l’herbe sous le pied d’une grosse promotion.
-Est-ce que quelqu’un a pensé lui coller aux fesses avant que ses patrons le fassent disparaître ?, lança Alberto Lusconi, responsable de la section enquête de la commission.
-Ce ne sera pas nécessaire, vociféra Stellamaria dont la voix haute-perchée se répercuta en écho. Il ne pourra plus semer personne, il est mort hier, en fin d’après-midi. Une mort suspecte, d’après le peu d’information publiée dans l'édition d'aujourd'hui des journaux régionaux. La nouvelle eut l’effet d’un électrochoc. Rompant le silence catatonique qui avait envahi le centre de crise depuis l'annonce de cette mauvaise nouvelle, Matteo demanda qu’on obtienne, au plus coupant, un mandat de perquisition pour la maison et le bureau de Vespucci.
Il devait se dire : Adieu pentito !, mais, en même temps, il tentait de se requinquer en pensant que s’il avait perdu son témoin vedette, Vespucci lui avait peut-être écrit ce qu'il fallait pour coincer ces salauds de Grecco.
Sangiovese se remit à espérer
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